Les gouvernements et les communautés doivent se doter d’une capacité en défense civile

Réfléchir à la défense civile dans le nouveau contexte géopolitique auquel nous sommes exposés n’est aujourd’hui plus une option, mais une obligation.

Pendant des décennies, au Canada, la sécurité des populations s’est construite autour d’un postulat implicite : les crises majeures seraient accidentelles, naturelles ou technologiques, mais rarement intentionnelles, et encore moins existentielles.

Inondations, tempêtes, pannes, pandémies. Des événements graves, parfois dramatiques, mais inscrits dans une logique de gestion des risques et de retour à la normale.

Ce cadre de pensée n’est pas le fruit du hasard. Contrairement à de nombreux pays d’Europe, le Canada et les États-Unis n’ont jamais connu, à l’ère moderne, l’occupation de leur territoire, la destruction systématique de leurs institutions civiles ou la désorganisation durable de leur société par une puissance étrangère.

L’expérience collective de la guerre, de l’effondrement de l’État ou de la survie en contexte d’occupation ne fait pas partie de notre mémoire contemporaine.

Même au plus fort de la guerre froide, que ce soit lors de la crise des missiles de Cuba (1962) ou durant les tensions permanentes avec l’ex-URSS (1947-1991), le conflit est demeuré, pour l’essentiel, théorique, stratégique et dissuasif.

La menace existait, mais elle restait à distance. Elle ne s’est jamais traduite par une remise en cause directe et prolongée de la vie civile sur les territoires canadien et québécois.

Aujourd’hui, ce confort stratégique mérite d’être questionné. Non pas dans une logique alarmiste, mais avec lucidité.

Un monde plus instable, mais surtout différent

Le contexte géopolitique actuel ne se caractérise pas uniquement par une augmentation des tensions internationales. Il se distingue surtout par la nature des confrontations. Les conflits modernes ne se limitent plus aux champs de bataille traditionnels. Ils se déploient désormais dans les infrastructures critiques, le cyberespace, l’économie, l’information, l’énergie et la cohésion sociale.

Les attaques ne visent pas nécessairement à occuper un territoire, mais à le fragiliser. À tester ses limites. À exploiter ses dépendances. À éroder progressivement la confiance des citoyens envers leurs institutions, notamment par la désinformation.

Dans ce contexte, les frontières entre sécurité civile, sécurité nationale et défense deviennent plus intégrées, voire interdépendantes. Les populations civiles, les municipalités, les entreprises et les services essentiels se retrouvent en première ligne, souvent sans l’avoir pleinement intégré dans leurs cadres de planification et leur capacité à réagir.

Ce n’est pas un scénario de science-fiction. C’est une évolution observable depuis déjà quelques années, et de manière encore plus marquée au cours des derniers mois, voire des derniers jours.

Sécurité civile : un cadre robuste… mais incomplet

Il faut le dire clairement : les dispositifs de sécurité civile et de protection civile en place au Canada et en Amérique du Nord sont généralement bien structurés.

Bien que perfectibles, notamment en raison de l’ampleur croissante des catastrophes, ils ont fait leurs preuves face aux sinistres naturels, aux accidents industriels et aux crises sanitaires. Les plans d’urgence, les mécanismes de continuité des activités, les structures de commandement et les dispositifs de coordination sont relativement bien établis.

Mais ces dispositifs reposent sur une hypothèse clé : celle d’événements ponctuels, non intentionnels, non hostiles, avec une phase de réponse suivie d’un retour à la normale.

Or, que se passe-t-il lorsque la crise n’est plus ponctuelle? Lorsque les perturbations sont multiples, simultanées et prolongées? Lorsque la menace est intentionnelle, adaptative et qu’elle cherche moins la destruction immédiate que l’usure progressive du système?

C’est ici que la réflexion sur la défense civile prend tout son sens.

Défense civile : un mot chargé, mais une question légitime

Le terme peut déranger. Il évoque, pour certains, la militarisation ou un retour à des logiques du passé. Pourtant, dans plusieurs pays européens, la défense civile n’est pas synonyme de peur, mais de préparation collective.

Elle s’inscrit dans une culture où l’histoire a démontré que les sociétés civiles peuvent être directement exposées à des crises systémiques et durables. La Suisse, par exemple, n’a jamais cessé de se préparer.

Parler de défense civile aujourd’hui ne signifie pas nécessairement se préparer à monter aux barricades. Cela signifie se poser une question simple, mais fondamentale : avons-nous collectivement la capacité de tenir dans la durée si nos repères habituels sont fragilisés?

  • Tenir, cela signifie préserver la capacité de décision, de communication et de gouvernance, même en contexte dégradé.
  • Tenir, cela signifie continuer à fournir des services essentiels.
  • Tenir, cela signifie maintenir la cohésion sociale.
Quand la réflexion s’impose

La question n’appelle pas une réponse binaire. Elle appelle une réflexion.

  • Sommes-nous rendus à un point où la seule gestion des risques et l’approche diplomatique ne suffisent plus?
  • Sommes-nous rendus à devoir compléter la sécurité civile par une réflexion plus large sur la résilience sociétale, informationnelle et organisationnelle?
  • Sommes-nous rendus à reconnaître que l’absence d’expérience historique d’occupation ou de guerre sur notre sol constitue une vulnérabilité cognitive?

Se poser ces questions, c’est déjà, en partie, y répondre.

Une opportunité de gouvernance, pas une menace

Aborder la défense civile sous un angle moderne, c’est avant tout une opportunité. Une opportunité de renforcer la gouvernance, la coordination entre les acteurs publics et privés, la préparation des organisations et la capacité d’adaptation des communautés.

Il ne s’agit pas de transformer nos sociétés, mais de les rendre plus conscientes, plus résilientes et plus agiles face à l’incertitude engendrée par les différentes menaces auxquelles nous sommes exposés.

Le monde change rapidement. Les formes de crises évoluent également. La vraie question n’est peut-être pas de savoir si nous sommes rendus là, mais si nous sommes prêts à réfléchir collectivement à ce que cela implique — sans être alarmistes, sans naïveté et, surtout, avec lucidité.

Et vous, qu’en pensez-vous? Devons-nous, comme société, nous engager dans un processus visant à nous doter d’un plan de défense civile?

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